mercredi 7 mai 2014

Écrire, ce n'est pas motiver ses trompes de fallope

Dans le cadre de mon cours Création Littéraire à l'Université du Québec à Chicoutimi, j'ai composé un essai sur la création qui s'intitule Écrire, ce n'est pas motiver ses trompes de fallope. Ajoutant une certaine touche d'humour au genre, je démolis la métaphore bien courue chez les écrivains, voulant que leur création devienne leur poupon. Bonne lecture ! 

Il est beau le petit bébé à sa maman …

Foutaise. Il n'est pas le fruit de l'accouchement, ni même un bébé que l'on porte contre ses entrailles. L'œuvre littéraire ne doit en aucun cas avoir avec son auteur la relation mère-enfant qui se construit fréquemment entre le créateur et sa création. Comment des mots sortant de l'esprit peuvent-ils se comparer au bébé sortant du vagin ? L'écriture engrange-t-il tant de souffrances ? Faut-il faire parfois une césarienne à l'auteur pour extirper de son ventre ses tripes, calligraphiés sur papier ? 

La métaphore peut prendre son sens lorsqu'on parle de la relation particulière qui lie le créateur et son œuvre. Il est vrai que d'une part, l'auteur sens que son fiel littéraire se déverse de son esprit au papier, au même titre qu'une mère accouche de son enfant. On peut penser à la théorie en philosophie d'accoucher les esprits, par exemple. Cependant, l'œuvre littéraire doit être retravaillée, modifiée, raturée et réécrite. À ce sens, la comparaison ne tient plus la route. Une femme qui donne naissance subit son enfant. Elle l'aime, certes, mais elle le subit. Il est vrai aussi que cet enfant aura des traits de ses parents, qu'on retrouvera en l'enfant un peu de la mère et un peu du père. Mais est-ce que la mère, insatisfaite du premier jet qui s'incarne en son enfant, ira le porter chez un chirurgien pour en faire disparaître tous les défauts qu'elle y voit avec le recul ? Il va sans dire que si elle le fait, c'est une réelle tortionnaire, alors que l'écrivain, lui, aura seulement un souci de qualité, et saura qu'il n'est jamais aisé d'arriver au résultat escompté du premier coup.

Qu'en est-il de la relation d'amour-haine qui existe entre l'auteur et sa création ? Une mère qui voit son enfant à tous les jours n'ira pas crier sur tous les toits que le visage de son bambin lui pue au nez, même si elle trouve le merveilleux. L'écrivain, lui, même s'il a écrit un chef d'œuvre, a tellement bâtit son manuscrit, l'a tellement retravaillé qu'il est possible que sa lecture au bout de quelques temps lui donne un goût de vomi dans la bouche. Pourtant, il ne reniera pas son œuvre et acceptera tous les crédits des bons commentaires de lecteurs assidus. Il prendra, lorsque son livre sortira dans les librairies, une certaine distance face à celui-ci, ce que la mère ne peut pas faire avec son enfant.

Et tiens, pendant qu'on aborde le sujet du quotidien entre l'enfant et le parent après l'accouchement, peut-on pousser la métaphore jusqu'à celle-ci ? Impossible. Simplement, l'auteur qui publie une œuvre subit une certaine fatalité, ce qui n'est point le cas pour les parents. L'éducation chez la mère et le père se poursuit pendant toute la vie du petit, en passant par son adolescence et sa vie adulte. Si on compare la mise au monde d'un bébé et celle de la mise au monde d'un livre (comprendre ici sa publication), l'auteur n'a pas le privilège de modifier son œuvre au fur et à mesure que les années passent après sa mise en marché. Il pourra certes apporter des modifications lors d'une quelconque réimpression, mais encore là les auteurs qui ont droit à cette chance sont bien peu nombreux.

Ce qui agace au plus haut point de la relation mère-enfant que peut avoir un artiste avec son œuvre, c'est cet instinct de protection ou cette soudaine fermeture d'esprit envers la modification du bambin littéraire. Dites à une maman que son bébé est laid et je pourrais comprendre qu'elle vous gifle. Après tout, elle ne peut rien y faire même si vous avez raison. Elle pourra aussi le prendre personnel, puisqu'une partie de ses gênes et de sa physionomie se retrouve en l'enfant, donc elle pensera que ce n'est pas seulement le bébé que vous attaquez, mais elle aussi. Hors, la distance entre l'œuvre et le créateur est bien plus présente que celle entre une mère et son enfant. Les mots restent des mots !

Admettons que quelqu'un critique votre œuvre, ce n'est pas vous qu'il critique directement. Malheureusement, la comparaison de son manuscrit à un bébé amène certains auteurs à se sentir attaqués personnellement lorsque l'on tente de critiquer leurs écrits, et ce même si c'est pour le bien de leur travail. Pire encore : cela amène un égocentrisme à l'auteur, qui croira que si l'on critique son œuvre, c'est que l'on ne le comprend pas lui, le père de l'enfant, qui a tant forcé pour mettre au monde sa progéniture. Hors, n'importe qui se respectant sait que le travail éditorial est loin d'être un massacre d'enfants, mais plutôt une tentative d'aider l'auteur à se dépasser et à se surpasser. Car la régression est la principale différence entre bébé et création. On ne peut revenir sur le visage du bébé pour le peaufiner, mais on peut aisément revenir sur l'écrit pour l'améliorer et atteindre le summum de sa qualité. Il n'y a rien là pour le créateur à prendre personnelle toute critique sur son œuvre. Voilà un principe d'humilité tout simple.

De toute façon, le travail de conception d'enfant et celui d'œuvre littéraire sont trop différents l'un de l'autre pour qu'on y voit une quelconque ressemblance. Entendons-nous que dans les deux cas, il y a une certaine part de plaisir, voire même de jouissance. Dans le cas de la gestation chez l'auteur, le travail est beaucoup plus laborieux. Il exige un concentration énorme, une minutie incroyable, une patience et un dévouement sans équivoque. Ce n'est pas la cas pour la conception d'un enfant. C'est à croire ainsi que comparer les étapes de création de l'enfant et de l'œuvre littéraire réduit la conception de cette dernière à une simple pénétration accompagnée de plaisir. Le plaisir est là, oui, mais derrière s'y cache toute la réflexion et l'acharnement à vouloir produire ce qui devra être parfait, à la fois pour soi et pour ses lecteurs.

Justement, est-ce que l'on conçoit un enfant en pensant au jugement qu'il recevra des autres ? Ce serait vraiment être un parent superficiel et probablement dénué de valeurs profondes. Pourtant, lorsqu'on « met au monde » un texte, on doit assurément penser à la réception qu'il aura chez le lecteur. Le lecteur devra-t-il être surpris, vivra-t-il différentes émotions, négatives ou positives ? L'auteur pense à son lecteur dans son processus de création. Il se demande si son texte s'adresse à lui, s'il n'est pas trop hermétique. Hors, voilà ce qui guette celui qui compare son œuvre à un bébé : un hermétisme. Un parent fait un bébé pour soi d'abord. Il le fait rarement en pensant aux autres, en espérant par exemple que ses grands-parents le trouveront drôle, intelligent, beau, dévoué et chaleureux. En fait, non seulement le travail à faire pour avoir un bébé est ridiculement plaisant et n'exige aucun effort, mais en plus le résultat nous importe peu. Le parent espérera seulement que son enfant soit en santé, et il l'acceptera tel qu'il est. Même que certains parents sachant leur enfant déjà malade à la gestation acceptent tout de même de le mettre au monde malgré son imperfection. Quel auteur débile décidera de publier un œuvre qu'il sait malade ? Aucun. Car justement le travail de création nous permet de revenir en arrière pendant tout le processus de création et permet à son auteur de se distancier de son œuvre pour le raturer, le modifier, le déconstruire. Écrire, ce n'est pas motiver ses trompes de fallope. Écrire, c'est se motiver à se tromper.