lundi 18 juin 2012

Antigone (version K.G.)

Voici ma réécriture d'Antigone d'Anouilh (qui est déjà une réécriture de Sophocle), que j'ai concoctée pour mon projet final en Théâtre Antique et son Héritage Moderne à l'UQAC.



PERSONNAGES

Antigone
Ismène, soeur d'Antigone
Créon, roi de Thèbes et oncle d'Antigone
La Nourrice
Hémon, fiancé d'Antigone
Polynice, frère d'Antigone
Le garde

DÉCOR

Décor rudimentaire. Deux lieux précis. Côté jardin, la terre recouvre le sol. Côté cour, un lit baldaquin avec d'imposants voiles qui laissent passer un peu de lumière.


SCÈNE 1

            Antigone se réveille, sort de son lit en douce et se dirige lentement vers le lieu en terre. Le cadavre de Polynice est étendu au sol. Antigone le caresse tendrement de sa main droite puis se met à pleurer à chaudes larmes. Difficilement, elle prend un poignée de terre et l'étend sur le corps de son frère. Pendant tout ce temps, la nourrice vient constater dans le lieu de la chambre l'absence d'Antigone. Elle sort puis revient accompagnée d'Ismène.

LA NOURRICE à Ismène
Je suis entrée, comme à l'habitude. Ma routine préfabriquée a fait en sorte que j'ai mis les pieds, comme à tous les matins, dans la chambre obscure de votre soeur, dans le but de venir la réveiller. Je ne comprends pas, je suis perdue. Habituellement elle se trouve dans son lit. Elle n'y est pas.

ISMÈNE
Comment se fait-il ?

LA NOURRICE
Je ne sais pas. Je ne sais rien. Votre soeur est bonne pour la tendresse avec moi, mais elle n'ouvre que très rarement son coeur. Je la sens perturbée depuis la mort de vos frères il y a de cela une semaine déjà. Je n'ai jamais osé lui en parler. Je ne veux pas la brusquer. Mais voilà qu'elle n'est pas dans son lit ce matin. Aurais-je dit quelque chose pour la contrarier ? Se sauve-t-elle de moi ?

ISMÈNE
Ne vous inquiétez-pas nourrice. Contenez-vous et raisonnez. Je ne crois pas que vous ayez un quelconque rapport dans la fugue matinale de ma soeur. Je pense même savoir où elle se trouve.


LA NOURRICE
Où se trouve-t-elle ? Dites-le moi ... Que j'aie l'esprit tranquille !

ISMÈNE
Je ne peux pas nourrice. Je ne peux pas ...

LA NOURRICE
On ne me dit jamais rien. Pourtant je suis celle qui a pour tâche de vous épauler. Vous êtes ingrats.

ISMÈNE
J'ai prêté serment à Antigone.

La nourrice tourne la tête, prise de déception.

ISMÈNE apaisante
Nourrice, je crois savoir où elle se trouve. Je vais aller la raisonner ou du moins tenter de le faire. Avec la tête de bouc d'Antigone, ce ne sera pas chose aisée, mais faites-moi confiance ; les liens du sang sont plus forts que vous ne le croyez.

LA NOURRICE
Allez-y. Ramenez-là moi, que je la prenne dans mes bras.

La nourrice quitte le lieu de la chambre et Ismène traverse jusqu'au lieu de terre. Elle se penche vers Antigone.

ISMÈNE à Antigone
Tu es folle ma soeur, tu n'as pas à faire cela.

ANTIGONE
Je ferai ce que j'aurai envie. Il s'agit de mon frère.

ISMÈNE
Les ordres sont clairs, et ils viennent de ton oncle.

ANTIGONE
Il laisse pourrir son neveu sans sépulture. Il laisse les loups déchiqueter sa peau et les charognards se régaler des restes. Il n'est pas digne de la famille. Il n'est pas digne de gouverner.

ISMÈNE
Qui es-tu Antigone pour prétendre savoir ce qu'un roi doit faire ? Tu n'es qu'une femme. Je ne suis qu'une femme ! Nous devons nous plier aux ordres, même s'il s'agit d'un outrage pour notre frère. Polynice s'est acharné à combattre la cité. Notre cité. Créon doit montrer l'exemple et montrer qu'il ne sera pas toléré qu'on nous attaque. Même s'il s'agit de notre frère, il a après tout ce qu'il mérite.

ANTIGONE
Tes paroles sonnent fausses Ismène.

ISMÈNE
Mon esprit est juste.

ANTIGONE
C'est la peur qui te faire dire de telles sottises.

ISMÈNE
Pourquoi t'attardes tu à ensevelir Polynice ? Il est mort Antigone, il ne reviendra plus. La mort t'attend avec ces gestes de sépulture. Viens le prier si tu veux, mais ne lui jette pas de terre. Ainsi tu seras sauve.

ANTIGONE
Je ne veux pas être sauvée.

ISMÈNE
Tu veux mourir ?

ANTIGONE en regardant le cadavre de Polynice, les larmes aux yeux
Pour lui.



SCÈNE 2

Créon est assis sur le lit baldaquin. Il se ronge les ongles. Arrive alors un garde, énervé, apeuré d'avance de ce qu'il aura à déclarer au roi.

LE GARDE
Roi. J'ai les réponses à vos questions. Mais avant je veux vous spécifier que je ne suis que votre humble messager et que lorsque vous avez demandé à ce qu'un de nous cherche votre nièce, nous avons tirer au sort. Je suis ici par chance, ou par malchance.

CRÉON
Parle ! Je veux connaître la vérité et savoir ce que trame Antigone.

LE GARDE
Voilà je te dirais tout. Toute la vérité, celle que tu souhaites. Je te raconterai depuis le début. Nous étions en train de jouer à un jeu de notre enfance lorsqu'un messager est venu nous annoncer que vous cherchiez votre nièce puisqu'elle n'était pas dans son lit ce matin. Il nous a dit que vous vouliez que nous faisions tout en notre pouvoir pour la retrouver, que vous aviez peur de ce qu'elle pourrait commettre comme actes. Nous avons rejouer le jeu enfantin et j'ai perdu, alors je me suis mis à sa recherche. Je suis allé dans toutes les directions du palais, sans jamais la retrouver. Puis, en sortant, j'ai croisé Ismène, votre autre nièce qui est aussi la soeur de la disparue. Avec l'air triste, elle m'a rendu un fier service en me disant que sa soeur se trouvait aux côtés du cadavre de Polynice. Sceptique d'abord, puisque je savais qu'il était défendu d'octroyer quelconques grâces à ce traître, je suis aller voir de mes yeux vus si Ismène avait raison. J'ai trouvé Antigone au pied du défunt, qui avait été enseveli de terre. Comme je n'avais pas le mandat de l'arrêter, j'ai accouru jusqu'à vous pour vous annoncer la nouvelle. Tu sais tout.

CRÉON
Bâtard ! Tu aurais pu prendre l'initiative de me la ramener captive !

LE GARDE
Mon roi, je croyais que comme il s'agissait de votre nièce ...

CRÉON
Je me fous du sang en commun qu'elle a avec le mien ! En ensevelissant Polynice, ce chien, elle a fait d'elle une criminelle !

LE GARDE
Mais ...

CRÉON
Imbécile ! Écoute mes ordres : nous partons de ce pas prendre en otage cette puérile femme qui me fait outrage. En espérant qu'elle s'y trouve toujours.

LE GARDE
Et si elle n'y est plus ?

CRÉON neutre
Tu seras un homme mort.

Ils sortent du lieu de la chambre. Pendant tout ce temps, Hémon observait de loin sa fiancée dans le lieu de terre, pleurant sur le cadavre de son frère. Il vient à sa rencontre.

HÉMON
J'ai peur pour toi.

ANTIGONE
N'aie pas peur, c'est ainsi que les évènements doivent se produire. Depuis le début, je n'ai jamais choisi ma destinée.


HÉMON
Tu es jeune, tu es pure, tu es plus forte que la destinée.

ANTIGONE
Je n'ai jamais prétendu être d'une pureté qui me garantirais la protection des dieux. Depuis mon jeune âge, ils ont fait en sorte que je sortes de ma chasteté, pour mieux me punir par la suite.

HÉMON
Que dis-tu là ?

ANTIGONE
Tu n'es pas le premier Hémon.

HÉMON estomaqué
Explique. Je ne comprends pas.

ANTIGONE
Je n'ai aucune explications à te fournir.

HÉMON en colère
Je suis ton fiancé !

ANTIGONE
Nous ne sommes pas encore mariés. Je ne te dois rien.

HÉMON
Nous sommes amoureux. Tu me dois ta confiance.

ANTIGONE
Je vais mourir bientôt. Aurai-je le privilège de me taire ? Ou si je dois satisfaire un homme en soif de connaissances, en soif de pouvoir ? Il n'y a pas assez de ton père ?

HÉMON
Mon père ne se mariera pas avec toi.

ANTIGONE
C'est pourquoi il veut me voir mourir. Depuis longtemps.

HÉMON
C'est faux.

ANTIGONE
N'a tu pas vu son stratège ? Lorsque tu lui a annoncé que c'est moi que tu prenais comme épouse, comment a-t-il réagi ?

HÉMON
Il était heureux pour moi.

ANTIGONE
Et en colère contre moi. Contre sa nièce. Pour lui avoir volé son bien le plus précieux, son fils chéri. Il a convaincu Étéocle de garder le trône et il a patiemment attendu que Polynice vienne semer les hostilités fraternelles. Il les a regardé s'entretuer en riant, en sachant très bien qu'il empêcherait des funérailles au moins valeureux et que je serais la première à désobéir à sa loi. Maintenant, il a le prétexte pour me vaincre. Tout à l'heure, je serai une femme morte !


SCÈNE 3

On se retrouve dans le lieu de la chambre. Antigone est plus petite. Arrive Polynice, noble, dans la chambre de sa petite soeur. C'est la nuit dehors. Antigone est assise sur son lit et pleure.

POLYNICE
J'ai entendu tes pleurs jusqu'à mes appartements. Qu'y a-t-il petite soeur ?

ANTIGONE
Polynice ? Est-ce qu'Ismène est plus belle que moi ?

POLYNICE
Pourquoi est-ce que tu poses cette question ?

ANTIGONE
Réponds. Je t'en prie.

POLYNICE
C'est sans importance.

ANTIGONE
Pourquoi est-ce que tous les garçons la trouve jolie, lui font des avances, parle d'elle comme d'une belle grande princesse, comme d'une incroyable Ismène aux cheveux bouclés, au teint parfait et à la voix d'or ? Je n'attire que l'indifférence. Pourtant, je veux aimer et être aimée comme tout le monde.

POLYNICE
Pourquoi alors ne peigne tu pas tes cheveux et ne porte tu pas des vêtements qui te mettraient en valeur ?

ANTIGONE
Je ne souhaites pas me sacrifier pour l'amour. Je veux être prise ... comme je suis !

POLYNICE
Ne désespère pas Antigone. Tu le trouveras un jour.

ANTIGONE
Tu n'as pas répondu à ma question. Est-ce qu'Ismène est plus belle que moi ?

POLYNICE
Il est peut-être honteux de te l'avouer puisque vous êtes mes soeurs, mais je te préfères à Ismène oui.

Antigone s'approche de Polynice, en douceur.

ANTIGONE
Est-ce que tu m'aimes ?

POLYNICE
Antigone ...

Antigone embrasse son frère tendrement. Ce dernier se laisse faire. Ils tombent sur le lit. La lumière se tamise et on voit à travers les rideaux les ombres des échanges amoureux entre Polynice et Antigone.



SCÈNE FINALE

Dans le lieu de terre, Antigone embrasse le cadavre de son frère. Arrive Créon et quelques gardes. Le roi fait signe à ses gardes d'attraper sa nièce qui n'oppose aucune résistance. Ils s'apprêtent à sortir, Antigone se détourne vers le cadavre et lâche dans un murmure.

ANTIGONE murmurant
Je t'aime mon frère ...

Ils sortent.
Ismène arrive et enlève la terre sur le cadavre de Polynice.

ISMÈNE
Je te hais Polynice. C'est moi qui suis la plus belle ...

Elle sort.